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La langue, un outil de pouvoir et d’émancipation : se réapproprier la langue pour faire société

Photo de profil de Diane Moinet, créatrice de la Fresque de la Langue Française

À propos de Diane Moinet

Formatrice, conférencière et facilitatrice en communication inclusive, Diane Moinet a fondé en 2024 la Fresque de la langue française.

Atelier ludique et pédagogique inspiré de la Fresque du Climat, l’atelier invite à explorer l’évolution de la langue française d’un point de vue historique et scientifique, tout en mettant en lumière son impact sur la société et les enjeux d’inclusivité.

Vous êtes vous déjà empêché·e de prendre la parole en groupe ou en public de peur de faire une erreur linguistique ou de “mal” vous exprimer ? Cette peur peut-elle vous gêner au point de ne pas vous exprimer dans certaines circonstances ? Et s’il y avait une explication à cela ? Venez, on analyse ensemble ce phénomène !

Vous l’aurez compris, dans ce nouvel article à 4 mains, nous allons vous parler d’un sujet qui nous semble capital : l’invisibilisation et les inégalités issues de la langue française. Il y a déjà quelque temps maintenant, Elodie Daussin avait débunké les arguments allant contre l’écriture inclusive dans son article “Écriture Inclusive, une Hérésie ? | 9 Arguments Déboulonnés” (novembre 2023). 

C’est une conversation avec Diane Moinet qui nous a poussé à aller plus loin en s’interrogeant : la maitrise (ou la non-maitrise) de la langue française est-elle un frein à la prise de parole ? Ce frein pourrait-il entraîner une surreprésentation des personnes privilégiées ? Quelles sont les conséquences des discriminations linguistiques ? Le langage peut-il être un levier d’inclusion et de justice sociale ? Et quel est le lien avec les messages portés par Les Impactrices ? 

Beaucoup de questions dont les réponses nous seront proposées par Diane Moinet, spécialiste en communication inclusive et sociolinguistique appliquée au travers de ce nouvel article. Prêt·es ? Tant mieux car nous allons vous révéler les dessous de la langue comme outil de pouvoir et d’émancipation qui ne date pas d’hier ! Bonne lecture 📖

Insécurité linguistique et capital social : comment la langue crée des inégalités Diane

La maîtrise de la langue, facteur d’anxiété ?

L’insécurité linguistique est une expérience assez commune mais dont les mécanismes sont souvent inconscients. C’est cette peur, cette gêne, de prendre la parole en public, d’être jugé sur son accent, son vocabulaire ou sa syntaxe, et de penser qu’on ne maitrise pas sa propre langue ou qu’on ne « parle pas bien ». En fonction des personnes auxquelles on s’adresse, notre confiance et notre sentiment de légitimité à nous exprimer peuvent varier. Ce sentiment est le reflet d’une confrontation entre notre manière de parler et une norme linguistique que nous avons intégrée, celle des élites, des médias et de l’école.

Face à cette insécurité, nous développons des stratégies pour nous en protéger. Certaines personnes ont recours à l’hypercorrection, se corrigeant à l’excès de peur de faire une erreur, et finissent ainsi par en commettre. Par exemple, vouloir trop bien faire une liaison peut amener à dire « il est troTadmiratif » au lieu de « il est troPadmiratif ». D’autres personnes optent pour l’évitement, préférant laisser un message vocal plutôt qu’écrire un mail par peur des fautes d’orthographe, ou s’autocensurant lors d’une réunion. Cette peur d’être démasqué·.e peut même influencer des choix de vie, comme le parcours scolaire ou les candidatures à un emploi.

Un sondage IFOP de 2023 révèle d’ailleurs que 25% des Français.es considèrent l’orthographe comme une source d’angoisse au travail.

Cette insécurité linguistique est un phénomène social, comme l’a démontré le sociolinguiste étasunien William Labov dans les années 1960. Il a mis en évidence le fait que dans une situation formelle ou une situation qui nous met face à quelqu’un qui maîtrisemaitrise (ou dont on pense qu’il maîtrise ?que l’on pense qui maitrise) mieux la norme linguistique que nous, nous avons tendance à dévaloriser notre façon de parler et à chercher à correspondre à la norme idéalisée.

Ce mécanisme est étroitement lié à la notion de capital linguistique, théorisée par le sociologue français Pierre Bourdieu. Le capital linguistique est notre degré de maîtrise de la langue des élites. Plus on en possède, plus on est à l’aise en société, et plus on peut accéder à des professions prestigieuses et oser prendre la parole. Moins on en a, plus on se trouve en situation d’insécurité. Les élites ont tout intérêt à maintenir cette forme de langage comme une marque de distinction sociale.

La glottophobie, ou les discriminations à prétexte linguistique

Au XVIIe siècle, l’Académie française est créée avec pour mission d’établir une grammaire et un dictionnaire. L’orthographe du français n’étant alors pas fixée, l’Académie fait le choix d’une orthographe étymologisante, rendant l’accès au « bon usage » quasiment impossible pour ceux et celles qui n’avaient pas fait d’études de grec et de latin. 

L’académicien François-Eude de Mézeray l’affirme sans détour en 1673 : l’ancienne orthographe permet de distinguer « les gens de Lettres d’avec les Ignorants et les simples femmes »

Si l’on compare le français aux autres langues romanes (espagnol, italien, roumain…), on constate qu’elles ont toutes rationalisé leur orthographe en ayant une forte correspondance entre l’oral et l’écrit, un choix que la France a refusé de faire.

Cette exclusion se retrouve à travers la glottophobie, un concept du linguiste français Philippe Blanchet qui désigne la discrimination d’une personne en raison de sa manière de parler. Avoir un accent régional, par exemple, peut rendre l’accès à certains métiers difficile. Les accents régionaux sont encore largement invisibilisés dans les médias nationaux, hormis dans le sport ou pour des rôles stéréotypés.

Pour tenter d’y remédier, une proposition de loi a été votée en 2020 à l’Assemblée nationale pour inscrire l’accent comme critère de discrimination dans le Code pénal, bien que le texte n’ait toujours pas été examiné par le Sénat. Ce type de discrimination est une réalité : selon un sondage IFOP de 2020,

65% des employeurs et employeuses estiment qu’un accent est un critère négatif lors d’un recrutement, et 20% des personnes interrogées disent avoir été discriminées pour ce motif.

Pourquoi la langue suscite-t-elle tant de réactions ?

Des modifications pas anodines de la langue française

Lorsque l’on aborde les problèmes liés à la maîtrise de l’orthographe et ses conséquences sociales, l’idée d’une réforme pour rendre la langue plus accessible est souvent rejetée d’emblée. La question des discriminations de genre dans la langue, notamment, est particulièrement source de crispation. Il est pourtant essentiel de se rappeler que la langue n’est pas un système figé, mais qu’elle a déjà été modifiée par le passé, et parfois à des fins d’exclusion.

Quelques exemples factuels :

Les noms de métiers au féminin ont été volontairement effacés au profit d’un soi-disant « masculin neutre », qui a surtout servi à invisibiliser les femmes. On est passé de « autrice » ou « doctoresse » à « auteur » et « docteur », comme si ces termes n’avaient pas d’équivalents féminins.

Les règles de grammaire elles-mêmes ont été changées. L’accord de proximité, qui prévalait jusqu’au XVIIe siècle et qui faisait qu’on accordait l’adjectif avec le nom le plus proche, a été remplacé par la règle du masculin qui l’emporte sur le féminin.

Ces modifications historiques montrent que vouloir adapter la langue à notre société actuelle n’est pas une « lubie », mais bien une réponse à des idéologies qui ont façonné le français pour en exclure certaines catégories de personnes. Si ces propositions suscitent des réactions si hostiles, c’est parce que la langue est un enjeu social majeur, loin d’être un sujet annexe.

Des réactions expliquées

Ces réactions s’expliquent par plusieurs facteurs :

  • La méconnaissance : beaucoup ignorent l’histoire de la langue française et le contexte dans lequel elle évolue, et découvrent ces propositions (langage inclusif, réforme de l’orthographe) à travers un prisme polémique et politique, souvent véhiculé par certains médias. Pour ces personnes, ces propositions se résument au point médian ou à une « simplification » de la langue, sans comprendre leur véritable portée historique et les enjeux sociaux qui y sont associés.
  • La résistance au changement : les habitudes linguistiques apprises à l’école sont profondément ancrées. Adopter une nouvelle règle ou un mot inconnu peut sembler « laid » ou étrange au début. Cependant, avec le temps, l’habitude s’installe et ce qui paraissait initialement dissonant devient naturel. Nous avons aussi été éduqué.es à sacraliser la langue française, à la percevoir comme pure et élégante, sans la mettre en perspective avec les faits historiques.
  • Le conservatisme : changer les règles d’orthographe ou d’accord, ou encore employer des néologismes, c’est accepter de voir la société évoluer. Pour une partie de la population, la langue est vue comme un rempart contre un changement social perçu comme menaçant, et non comme un reflet des transformations de notre époque.

Comment se réapproprier la langue ?

Après avoir constaté que la langue n’est pas neutre, que son histoire est politique et qu’elle peut être un facteur d’exclusion, la question centrale devient : comment se la réapproprier ?

  • La prise de conscience par l’éducation : il est crucial d’enseigner à l’école que la langue appartient à tout le monde. Loin d’être un objet sacré et intouchable, le français est un système vivant, fruit d’une histoire complexe qui n’a rien de neutre. Cette déconstruction des mythes autour de la « pureté » de la langue est fondamentale pour comprendre ses enjeux.
  • S’outiller à l’âge adulte : l’apprentissage peut se poursuivre grâce à des outils d’éducation populaire. Les ouvrages de vulgarisation linguistique, les ateliers de sensibilisation comme la Fresque de la langue française ou encore le travail du collectif des Linguistes AtterréEs sont des ressources précieuses. Ces initiatives permettent de démocratiser les concepts de la sociolinguistique et de rendre ces notions accessibles au plus grand nombre.

Adopter une approche intersectionnelle : lutter contre le sexisme avec le langage inclusif, par exemple, ne suffit pas si l’on ne prend pas en compte les autres formes de discriminations, comme la glottophobie. Le racisme, le classisme ou le validisme produisent également de l’insécurité linguistique et excluent une partie de la population. Se réapproprier la langue, c’est comprendre que toutes ces discriminations sont interconnectées et qu’une lutte isolée ne peut être pleinement efficace.

Pourquoi cela nous parle chez Les Impactrices ? 

On ne s’en cache plus, chez Les Impactrices nous sommes convaincues que nous avons tous·tes voix au chapitre de la transition écologique. Or ici, Diane Moinet montre bien l’enjeu de se sentir légitime pour oser prendre la parole. Les discriminations de genre dans la langue française ou la crainte d’un capital linguistique pauvre entraînent et renforcent les mécanismes d’invisibilisation. Est-ce un problème ? Oui car nous avons besoin de toutes les voix.

Exemple dans les médias où la parité de prise de parole est loin d’être atteinte (“Le taux de parole des femmes sur l’ensemble des émissions ne dépasse pas 36 % depuis 2019” – HCE Rapport Annuel 2024), ou encore dans les métiers où comme l’ont mis en avant les articles co-écrits avec Women for Sea et Femmes en Montagne, les femmes (et donc leurs propositions) sont encore sous-représentées dans les postes à haute responsabilité. Aussi, cette notion de  « pureté » de la langue dont parle Diane raisonne assez fortement pour nous.

Comme nous tenons à ce que nos discours puissent être accessibles pour une diversité de personnes, plus ou moins informées, plus ou moins diplômées… il nous semble essentiel de se dire que c’est OK de ne pas avoir un discours élitiste, soutenu ou encore trop théorique. Pour nos Impactrices qui prennent la parole, même chose, c’est OK de faire des erreurs de langage (après tout, mieux vaut être “Imparfaite et impactante” en référence au thème du Printemps des Impactrices 2023). Le plus important étant que chacun·e puisse s’approprier les propos de nos conférences et se sentir représenté·e. Nous ne sommes pas toustes doctorant·es ! Se réapproprier la langue est donc un levier en plus pour se sentir légitime de faire entendre sa voix en se libérant des différentes peurs, à se sentir représenté par les différentes voix qui prennent la parole et ainsi s’ancrer dans une écologie plus inclusive.

Un grand merci à Diane Moinet pour son implication et le partage de son expertise au travers de cet article en regard croisé avec Alicia Lachaise Kondracki pour Les Impactrices. 

Si vous souhaitez aller plus loin sur ce sujet, quelques ressources viennent juste en dessous. Diane sera très heureuse d’en parler directement avec vous !

Pour aller plus loin

Podcast

 

Livres

  • Les linguistes atterréEs, Le français va très bien, merci, collection Tracts (n°49), éditions Gallimard, 2023.
  • CANDEA Maria et VERON Laélia, Le français est à nous ! Petit manuel d’émancipation linguistique, éditions La Découverte, 2019, réédité en poche en 2021.
  • VIENNOT Éliane, Non, le masculin ne l’emporte pas sur le féminin ! Petite histoire des résistances de la langue française, éditions Ixe, 2014, rééd. 2017.

 

Conférence

 

Atelier

La Fresque de la langue française : https://www.fresquedelalanguefrancaise.org